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Jour de pluie

  • Photo du rédacteur: Karine Ulcoq
    Karine Ulcoq
  • 23 janv. 2023
  • 5 min de lecture

Dernière mise à jour : 24 janv. 2023

5h30, le réveil sonne comme tous les matins d’école.

Le rituel peut démarrer. On réveille les enfants, le premier saute dans sa douche, s’habille déjà. Le deuxième émerge plus lentement.

J’allume mon téléphone mais je ne regarde pas tout de suite. D’abord le café, toujours le café en premier. Je n’entends pas les messages qui rentrent car ça fait longtemps que le mode silence est devenue mode de vie. Plus de bip, dring, clac.

Deuxième gorgée, j’attrape l’objet qui nous connecte au monde. Et lorsque je vois plus de 3 notifications sur WhatsApp, je comprends que cette journée ne sera pas celle que l’on avait prévue. « Écoles fermées pour cause d’averse ». Premier réflexe : prévenir les enfants.

Et hop, les vêtements préparés avec soin la veille au soir se retrouvent en tas sur le sol et les voilà habillés comme en vacances, sourire jusqu’aux oreilles. J’ouvre les rideaux, prête à constater une tempête qui fait ravage. En effet, c’est tout gris. Il y a du vent, une bonne brise d’été. Mais pas une goutte de pluie.

Bien entendu, je sais parfaitement que la pluie peut être localisée, surtout sur notre petite île. Je me dis aussi que ce n’est pas parce qu’il ne pleut pas maintenant qu’il ne pleuvra pas tout à l’heure.

Mais trêve de pronostics, on a quand même le travail qui nous attend, pas de temps à perdre. On se prépare. On organise le repas de midi qui n’était pas prévu car ils n’étaient pas censés déjeuner ici. On sort les boites de goûter en donnant comme instructions de les manger … à l’heure du goûter, on ramasse les vêtements d’école pour ne pas avoir à les laver une deuxième fois (surtout que rien ne sèche), on les range dans l’armoire (ils serviront demain, l’espoir fait vivre). On donne quelques instructions ici et là : « Soyez sages, pas de disputes ».

On dit au revoir et on se met en route pour le travail.


Avec l’avis de fortes pluies vient aussi le trafic insurmontable. Mais pour celui-là, pas d’avis. Juste un constat. "Les voitures ont doublé pendant la nuit ou je rêve ?" Ah non, c’est vrai. Il est d’usage à l’Ile Maurice que les bouchons sont intimement liés à la météo. Quelques gouttes et c’est l’enfer sur la route. Et à chaque fois, la même question : « Comment peut-on expliquer qu’il y ait autant de trafic alors que les écoles sont fermées ??? »

On prend son courage, on brave le mauvais temps, les gouttes sont arrivées entre-temps, pas de quoi mettre nos essuie-glaces à la vitesse maximale mais tout de même, ils gardent un bon rythme d’échauffement.

Les minutes avancent vite mais pas les voitures. Il faut respirer, rester calme, concentré. On sait déjà que la route va être longue et compliquée mais on s’accroche. Les premiers mails rentrent déjà. On en ouvre un, juste un, après tout, on stationne sur l’autoroute. On gagne du temps, on répond juste à celui-là. Vite fait.

Et c’est là qu’on entend la sirène de ce charmant policier qui fait si bien son travail et qui nous arrête gentiment, à juste titre. Oui, nous ne sommes pas supposés utiliser notre téléphone en voiture. On accepte. C’est mérité. Mais en même temps, les deux premières heures de ta journée de fortes pluies se passent dans ta voiture, alors après avoir fait le tour de tes podcasts, refait le monde avec quelques coups de téléphone, chanté à tue-tête et même dansé un peu au son de ta playlist, il faut bien se mettre au boulot. Les bureaux, c’est comme les crèches, ils ne sont pas fermés, eux !


Une vie plus tard, on finit par arriver.

10h. Mail de l’école : « Ne vous n’inquiétez pas, on a tout prévu pour que les enfants puissent travailler. Voici les devoirs à faire pour aujourd’hui ». Et ça déroule. Programme chargé. Beaucoup de pièces jointes. Il me manque seulement le pigeon voyageur qui pourrait porter les feuillets que j’aurais imprimé au préalable jusqu'à mon enfant. Car évidemment, à 9 ans mon fils n’a ni tablette ni téléphone et aucun accès libre lorsque je ne suis pas à la maison. Donc, pas de pigeon, pas de devoirs. On attendra ce soir.

Mais, culpabilité oblige, je passe tout de même un coup de fil en donnant les instructions au cadet qui, lui, n’a pas de PDF à ouvrir, juste deux pages à lire et compter jusqu’à 50. Je donne la consigne, j’entends un « pfff » qui vient du fond de son cœur et puis, plus rien. Il n’a même pas attendu 50 secondes pour me raccrocher au nez !


Oui, décidément, les jours de pluie, rien n’est simple à Maurice.

On rêve de voitures multifonctions qui nous permettraient de boire notre café, répondre à nos mails et sécher nos cheveux, tout ça en même temps.

On rêve de pigeons voyageurs qui remplaceraient les bus scolaires en arrêt de travail.

On rêve de routes qui passent par les nuages pour rejoindre le soleil.

On rêve aussi d’enfants qui dansent sous la pluie plutôt que de s’inquiéter de savoir si on a bien reçu les devoirs à faire par mail et angoissent déjà de ne pas pouvoir les faire avant 18h.

On rêve d’un pays où les gouttes de pluie ne seraient pas un problème majeur, lorsqu’elles sont soit inexistantes, soit trop fortes.

On rêve d’écoles qui sauraient accueillir nos enfants même dans les flaques d’eau.

On rêve qu’ils apprennent que les bottes, les imperméables et les parapluies ont une raison d’exister ailleurs que dans les livres qu’ils ne lisent plus.

Oui, pendant que nos essuie-glaces balaient la pluie, durant ces trajets infinis, on rêve de tous ces possibles.


Mais, au lieu de tout cela, on se retrouve à vérifier son téléphone presque dans son sommeil, on peste contre des policiers qui ne font que leur travail, on gère l’école a la maison alors qu’on n’est pas … à la maison, on improvise des repas qui sont tout sauf sains, on scrute le ciel mais jamais pour admirer les arcs-en-ciel et tout ça sans se plaindre car « on avait besoin de pluie ».

Et lorsque l’on revient du travail, on retrouve des enfants qui, pour cause « d’avertissement de fortes pluies » ont oublié que le soleil pouvait encore percer à travers les nuages et nous regardent, dépités mais surtout cramoisis car ils ont tout simplement pris un … coup de soleil !

Au lieu de tout cela, on s’endort chaque soir avec l’angoisse des WhatsApp du lendemain qui lorsqu’ils ne viennent pas, nous rendent fous car « il y a peut-être un problème de réseau, je vais vérifier sur Facebook ».

C’est alors qu’on entend la petite voix de son enfant qui, après avoir constaté un ciel légèrement gris, nous demande « Maman, y’a école ? ».

Et notre réponse, toujours la même : « Je ne sais pas, mon chéri ». En fait, je ne sais plus.

En 2023, c’est le ciel qui décide.

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