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Coup de théâtre

  • Photo du rédacteur: Karine Ulcoq
    Karine Ulcoq
  • 8 mars 2025
  • 5 min de lecture

Dernière mise à jour : 17 avr. 2025

Quel coup de théâtre !

Quel dénouement inédit ! « Scandaleux », diront même certains.


C’était une pièce moderne, « un peu clichée mais aboutie », disait la critique.

On raconte que le metteur en scène était intransigeant. Il ne supportait pas que l’on prenne la moindre liberté sur le texte. Chaque virgule était calculée. Les personnages devaient être représentés tels qu’il les avait imaginés, figés.

Il s’était alloué le rôle principal masculin. Metteur en scène et acteur à la fois, tout à fait lui, apparemment.


D’elle, on parlait peu. Comédienne aguerrie dans le rôle du personnage principal féminin, rien de trop surprenant. « Ce n’est pas un rôle si complexe que ça, franchement », murmurait-on.

Dès le premier acte, on la voyait évoluer dans ce qui semblait être son foyer, puis le décor changeait, on se retrouvait sur son lieu de son travail, on l’y retrouvait épanouie, accomplie. Puis, on la voyait à nouveau en mouvement, entourée des jeunes acteurs, petits personnages centraux de l’intrigue.

Elle tenait bien ses multiples rôles, elle maitrisait chacun des dialogues, surtout les monologues, « nombreux d’ailleurs », dirait-on par la suite.

Il parait que chacune de ses répliques étaient soigneusement analysées par le metteur en scène et systématiquement reprises lors des répétitions. Selon un membre de l’équipe, c’était parce que ses répliques à elle permettaient de lui donner sa répartie, à lui.


Les personnages étaient simples mais intéressants. Attachants, même.

Les acteurs étaient entièrement habités par leur rôle, ils le connaissaient par cœur. Ils se l’étaient approprié, complètement.


Ah oui, c’était une belle pièce …


Et cette mise en scène … Remarquable !

Les décors étaient travaillés, sobres, classiques mais tellement réalistes. On pouvait tous s’y projeter, homme ou femme de cette époque. On pouvait s’y voir, dans cette maison, ce foyer moderne, luisant, neuf, abritant une famille ordinaire, accomplie, réussie. Oui, les décors étaient presque réels.


L’intrigue était prenante bien que plutôt commune. Le quotidien d’une famille et ses petits tracas de chaque jour. Rien de dramatique. Satyre ou comédie ? On n’en sait trop rien. Cette pièce appelait tantôt des sourires tantôt de la compassion, dépendant si l’on regardait avec les yeux ou le cœur.


Quant aux costumes, il parait qu’ils avaient été choisis avec soin, « parfois même avec obsession », murmurait-on. Surtout pour le rôle masculin. Parce que l’image, pour le metteur en scène, « c’était important, très très important ». Il fallait en mettre « plein la vue », « se faire bien voir », ce sont les consignes, disait le costumier. « Le costume c’est ce qui informe le public sur un personnage, sur sa position sociale, sa personnalité ». Il fallait quelque chose qui montre la réussite, il fallait que ça sorte un peu de l’ordinaire, surtout qu’on le remarque, lui.


On dit aussi que le régisseur lumière s’arrachait les cheveux. Le metteur en scène était intransigeant sur les jeux de lumières. Elles n’étaient jamais assez fortes, jamais centrées comme il voulait. Il exigeait que le personnage principal masculin soit toujours éclairé. Parfois, il demandait que les projecteurs se posent sur la femme mais rapidement et seulement lors des scènes où son personnage était en détresse, triste ou énervé.

Il arrivait ensuite, en héros, les projecteurs devaient le suivre, ils devaient toujours être sur lui. Il n’était jamais ébloui par la lumière, parait-il, il semblait toujours la rechercher, au contraire. Les consignes étaient strictes, pas de lumière sur elle. On devait la deviner dans l’ombre, l’entendre parler au loin, comme une voix de fond.

Les spectateurs des premiers rangs diront par la suite que c’est vrai qu’elle semblait fatiguée, surtout au moment de la révérence. Oui, c’est vrai qu’elle était omniprésente sur scène durant toute la pièce et que la plupart des dialogues étaient en fait des monologues.

C’est vrai, quand on y repense, que son personnage à lui allait et venait au gré du vent et des scènes.

Seraient-ce les projecteurs, ses costumes impeccables ou ses répliques appuyées qui ont donné l’impression aux spectateurs qu’on le voyait tout autant qu’elle ? 


On n’en sait rien. Après tout, peu importe.


C’était tout de même une belle pièce.


Jusqu’au coup de théâtre.

Jusqu’au fameux dénouement qui aura laissé plus d’un sans voix.


Elle a quitté la scène.

« D’un coup, d’un seul, elle a dit stop », c’était le titre de l’article qui a fait la une pendant plusieurs mois.

 

Pourtant, avec le recul, il semblerait que ce n’était pas si soudain que ça.

On dit que certains détails avaient changé de représentation en représentation.

Il parait qu’elle avait mis de côté certains accessoires.

Il parait qu’elle voulait enlever certains costumes, elle aurait dit plusieurs fois qu’elle se sentait oppressée dans ces robes ou ces tuniques, qu’elle ne supportait plus ces tissus qui laissaient des marques rouges et indélébiles sur sa peau.

Il parait qu’elle avait laissé entendre plusieurs fois sa lassitude par rapport à l’intrigue, qu’elle avait donné quelques idées sur le texte, qu’elle aurait même improvisé parfois sur scène, mais elle aurait été rappelée à l’ordre aussitôt, « menacée d’être virée », chuchotait-on.

Il parait aussi qu’elle avait perdu le fil entre la réalité et la scène et qu’elle continuait de jouer, « même en coulisses ». On pouvait parfois entendre ses monologues à travers la porte de sa loge.  


Un soir, en plein milieu d’une représentation, elle a enlevé ses costumes, comme ça, là, elle a balancé par-dessus son épaule chacun des accessoires qui composaient son rôle, un à un, sans en oublier un seul, elle est sortie du décor, de tous les décors. Elle a envoyé valser le texte, elle a déchiré les pages des répliques apprises par cœur, à la virgule près et de ces monologues récités comme des prières ou des sentences.


Il parait qu’elle est descendue les marches, qu’elle a traversé la salle sous les regards médusés du public, qu’elle a ouvert la porte tout au fond et qu’elle est sortie, avec les petits acteurs marchant à sa suite, « d’un pas hésitant mais apparemment confiant », racontait-on.


Oui, elle a quitté la scène, les vitrines, les décors en carton, les costumes étouffants, les metteurs en scène intransigeants, les répliques contenues, les tirades percutantes, les jeux de lumière, les feux des projecteurs, le public bienpensant et les rôles imposés.


La critique s’en est donnée à cœur joie. On entendra de tout « Quand même, c’était un rôle de rêve ! », « On ne quitte pas la scène comme ça ! », « Caprice de star », « Lubie d’actrice », « Pour qui se prend-elle, voyons ? », bla bla bla.

Certains, parleront de courage.

Les autres choisiront le silence, sans opinion car « Pfff, c’est inutile, tous ces débats ».  


Et peu importe, après tout. 

Le temps passera et il y en aura d’autres, des pièces de théâtre.


Mais, tenez-vous bien, ce n’est pas tout.


La rumeur dit, qu’apparemment, il semblerait qu’elle se serait mise à l’impro !

Seule sur scène.

Sans décor, sans apparat.

Oui, c’est bien cela. Libre.


On dit aussi qu’elle a retrouvé sa voix.

Et que son timbre est différent.

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